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Le journaliste masqué

Le journaliste masqué

"Nous sommes des enquêteurs, pas des procureurs"

Compliquée, l’investigation… Sournoise, la censure…

c'est quoi la censure ?

c'est quoi la censure ?

Ces dernières semaines, la profession bruisse d’un mot à faire pâlir le plus courageux des journalistes d’investigation : censure ! Il y aurait donc – ‘encore’ serait le terme approprié – de la censure dans certains média français ?! La question semble incongrue pour les vieux de la vieille et entendre les discours lénifiants de certains en dit long sur le naïveté et le caractère ‘bas de plafond’ qui prévaut dans la profession.

En effet, et sans vouloir faire de l’analyse de comptoir, la censure a toujours existé et évolue selon les époques. Bien sûr, il n’existe plus de comité en bonne et due forme, type ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française) qui fera la ‘joie’ de Maurice Clavel (‘Messieurs les censeurs, bonsoirs !’), mais plutôt des pressions insidieuses, à la fois morales et politiques, phagocytant les esprits et les initiatives. Et l’arrivée de Bolloré à Canal + ne fait que rappeler une vérité crue que bon nombre avait oublié : la censure est là et perdurera !

Bolloré et Canal + : c’est moche mais pas nouveau

En juillet 2015, Mediapart révèle qu’une enquête du magazine Spécial Investigation (émission de Canal) sur le Crédit Mutuel est censurée par Bolloré himself ! Le (gros) mot censure est employé par les détracteurs du Breton, nouvel homme fort de la chaîne cryptée. Pour d’autres, ce ne sont que des rumeurs. Néanmoins, la question fait le tour des rédactions : Bolloré a-t-il directement pris la décision d’interdire ce reportage afin de protéger un partenaire de son groupe ?

Ces derniers jours, le site @arrêt sur images de Daniel Schneidermann a apporté sa pierre à l’édifice de la liberté de la presse au travers de l’interview de Jean-Baptiste Rivoire, rédacteur-en-chef adjoint du magazine Spécial Investigation. Selon lui, dès mai 2015, la direction de Canal + avait interdit d’antenne le reportage. Ce qui a été confirmé lors du comité d’entreprise de Canal le 3 septembre. En effet, Vincent Bolloré lui-même assume cette décision et expliquant qu’il ne faut pas embêter les partenaires du groupe.

Toutefois, au-delà de la décision elle-même, l’explication donnée par Bolloré est plus révélatrice d’un état d’esprit inquiétant pour le journalisme d’investigation. En effet, selon les propos de Bolloré rapportés par Jean-Baptiste Rivoire sur la base du compte-rendu de ce comité d’entreprise, « la censure, ce n’est pas ça ». Selon le président des conseils de surveillance de Vivendi et du groupe Canal +, sa décision est légitime pour empêcher de « faire une connerie ». Plus explicite, une représentante de la direction explique, le 16 septembre, qu’il faut « éviter certaines attaques frontales ou polémiques à l’encontre de partenaires actuels ou futurs du groupe ». Vaste programme…

Et pour couronner le tout, Jean-Baptiste Rivoire est même sur le point d’être licencié, en octobre 2015. Mais devant le tapage médiatique, la direction fait marche arrière. Bref, quelque chose ne tourne plus rond chez Canal. Mais on le savait déjà, au regard de la fuite massive d’abonnés : 338 000 abonnés perdus sur les neuf premiers mois de l’année 2015 !

L'esprit Canal ?

L'esprit Canal ?

Anastasie a bien changé

A Canal, le message est passé : pas de vagues… Jean-Baptiste Rivoire le confirme explicitement : alors que sous l’ancienne direction, « 80-90 % des propositions de reportage étaient acceptées », pas moins de 7 propositions sur 11 ont été retoquées, ces derniers mois : Crédit Mutuel, BNP, la ‘répression made in France’, Volkswagen, ‘le monde selon Youtube’, ‘François Homeland’ (le président et les guerres), ‘Attentats : les disfonctionnements des services de renseignement’, ‘les placards dorés de la république’, ‘Nutella, les tartines de la discorde’…

Bien évidemment, la censure prend des formes plus sournoises : manœuvre dilatoire sur la décision de financer un reportage, pressions ‘amicales’ ou, inversement, propositions d’aide pour ‘cadrer’ l’enquête… Toutefois, avec Internet, une autre forme de censure s’est mise en œuvre : la critique de masse afin de décrédibiliser un journaliste, son travail… asphyxiant dès lors tout travail d’investigation, tout angle de vue alternatif de la part de professionnels de l’information. On peut parler de désinformation dans certains cas, les sites de ‘réinformation’ pullulant, généralement proches de groupuscules divers d’extrême droite. Néanmoins, la critique peut également être ‘interne’ à la profession, de la part de collègues.

Dernièrement, le documentaire de Paul Moreira ‘Ukraine: les masques de la révolution’, diffusé par Canal +, a suscité une très grande controverse. Notamment une lettre ouverte virulente de la part de 18 journalistes, se présentant comme connaisseurs du dossier. De fait, la critique ne porte plus sur un argumentaire ‘bas de gamme’ portant sur le biais idéologique de Paul Moreira, tantôt à la botte des services russes, une autre fois manipulant délibérément les téléspectateurs avec ses amalgames.

La critique de ‘confrères’ cible plutôt « l’absence de mise en perspective d’une question complexe », « un traitement extrêmement grossier », un « raccourci dramatique », « d’informations non recoupées », des « erreurs factuelles », des « manipulations de montage »... En clair, Paul Moreira n’est pas compétent et s’évertue à calquer de vieilles grilles de lecture pour « écrire une histoire ‘en noir et blanc’ ». Pis, « Le grand tour de passe-passe de ce film est de faire de groupes extrémistes paramilitaires le vecteur principal de la révolution ukrainienne ». Tout est dit de la « si dangereuse paresse intellectuelle » de Paul Moreira. Ce dernier aura beau se défendre, à la radio ou même en réponse à cette lettre ouverte, la critique finit par tuer le documentaire.

Une loi ou du bon sens ?

Ces critiques entre confrères sont régulières. Par exemple, les ‘remarques' de Libé Désintox concernant le reportage sur les pesticides dans l’émission Cash Investigation (reportage d’ailleurs réalisé par la société de production de Paul Moreira).

Quid, dès lors, de la proposition de loi rédigée par le député PS Patrick Bloche, par ailleurs président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée nationale ? Celle-ci se veut une réponse au mouvement de concentration que connaît le secteur des media. En effet, l’objectif est de renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des média. Rien de moins ?!

La vieille rengaine du pouvoir de l’argent phagocytant la presse : les œillères de certains font décidément des ravages, à ne se focaliser que sur un pan du problème. Est-il encore permis d’avoir une vision positive du métier ? Qui doit-on blâmer concernant ces journaux infestés de publireportages ? Quel avenir pour les jeunes embrassant une carrière de journaliste ? Condamnés à être pigiste ou à mendier un salaire raisonnable ?

Au lieu de pondre une énième loi qui ne résoudra rien et qui sera contournée, qui fragilisera encore plus un secteur sous perfusion massive d’aides publiques, il serait plus intéressant de s’interroger sur le désamour entre la presse et le lecteur mais aussi des moyens de renouer le fil, la confiance. La gauche adore agiter le chiffon rouge des capitalistes mettant la main sur les media et qui donc, étranglent la liberté de la presse. Cette vision caricaturale n’est qu’une forme de mépris du métier de journalistes, tout aussi obscène que la droite répétant à l’envi que les ‘merdia’ ne sont peuplés que de ‘gauchistes’ et de ‘journalopes’. Certes, les dérives de certains leur donnent du grain à moudre.

Il peut toujours entendre...

Il peut toujours entendre...

La vérité sort de la bouche des enfants

Cette belle initiative de trois lycéens (Elie Guerry, Naya Poirier et Ulysse Bellier : lycée du Diois à Die, Drôme) en 2014 sur les défis pour le journalisme rappelle l’évolution de la censure à travers le temps.

Certains passages sont intéressants, par exemple le retour d’expérience de Marcel Trillat, journaliste depuis les années 1960, rappelant les listes noires de journalistes à ne pas faire travailler, les commissions de censure, les nominations de ‘responsable’ (des rédac chef… #privatejoke), la censure pour raisons politiques-militaires...

Par exemple, il rappelle l’orchestration des images et des reportages par l’armée américaine, lors de la guerre du Golfe de 1991. Pour quelle raison ? Parce que lors de la douloureuse guerre du Vietnam, le journaliste américain avait importé les horreurs de ce conflit dans les foyers, favorisant son rejet mais également l’opposition croissante au travers des mouvements pacifistes et estudiantins. D’où la remarque de l’armée US en 1991 à l’égard des journalistes : « vous nous avez baisés au Vietnam. On ne fera pas la même erreur ». L’opération de muselage de la presse mondiale avait donc un objectif de ‘gagner les cœurs et les esprits’ de sa propre population.

L’autre apport du documentaire des lycéens est le questionnement sur la promiscuité entre journalistes et hommes/femmes politiques, avec les interviews de Thomas Wieder (journaliste politique au Monde), Thierry Mandon (à l’époque, député de l’Essonne) ou encore Hervé Mariton (député de la Drôme). Thomas Wieder explique très bien cette relation ambivalente : il faut être dans la confiance et non pas dans la connivence, dans la proximité sans être dans la familiarité. Et de rappeler Hubert Beuve-Mery : « le journalisme, c’est le contact et la distance ».

Le journalisme, c’est ne pas être dépendant. Il faut traiter les faits de l’extérieur. D’où la question de l’objectivité, dont sont harcelés sans cesse les journalistes. A la question ‘le journaliste est-il objectif ?’, Dominique Seux (Directeur délégué de la rédaction des Echos, éditorialiste économique sur France Inter) répond : « Non, la question est mal posée. Ce qu’il faut demander, c’est : est-ce que le journaliste est honnête ? ». Edwy Plenel, également interviewé, conclue en parlant d’une exigence évidente : l’indépendance, la distance du journaliste vis-à-vis du monde politique est de sa responsabilité.

Voilà des manières de voir la crise de la presse et donc de trouver des solutions. Bien loin de la pseudo loi qui résoudra tout. Dans le documentaire, Eric Scherer (Directeur de la Prospective, France Télévisions) rappelait en 2013 que les rédactions avaient perdu en dix ans entre 25% et un tiers de leurs journalistes. La technologie reformate le métier du journaliste. Il y a un gain de temps fantastique. Mais la révolution technologique, comme le rappelle très justement Edwy Plenel, s’accompagne d’une révolution du journalisme en tant qu’industrie et d’une révolution culturelle. Ce sentiment d’immédiateté équivaut à la même rupture que lors de l’invention de l’imprimerie au 15ème siècle. De fait, les journalistes sont concurrencés par d’autres sources d’informations. Il n’y a plus de verticalité.

Il y a donc une remise en cause de la figure du journaliste comme référent dans la détention du savoir, tout comme les instituteurs/professeurs, les médecins ou encore le clergé. Les institutions d’hier, qui construisaient l’opinion, ne sont plus. Ou en tout cas, sont ébranlées/concurrencées très fortement. Le journaliste n’est plus au-dessus du public. Celui-ci peut discuter, critiquer, disputer… En fait, c’est un débat d’opinion et d’information. Selon, Edwy Plenel, « on est descendu de l’estrade ». Pour Dominique Seux, cela ne change finalement rien : « le métier de journaliste, c’est de donner du sens au bruit ».

Et les trois lycéens concluent de manière intelligente : « la liberté de la presse, n’est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens ». Et c’est peut-être là le mot important : pas liberté, mais citoyens.

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